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Parfois quand vous voyagez, ce n’est pas les paysages qui vont vous marquer le plus mais bien une rencontre. C’est un peu comme quand nous nous sommes rencontrés Augustina et moi à Madeira en haut de la montagne (Pico Ruivo).

Une rencontre plus que banale

Nous venions d’arriver à Rangiroa et pendant que j’installais la tente, j’ai remarqué qu’il y avait des voisins juste à côté. C’était une famille Tahitienne venant de Moorea et installée à Rangiroa depuis quelques années. J’ai appris que le père de famille à qui j’avais dit bonjour était pêcheur. Son prénom est Pakara.

Ce n’est que le lendemain que je suis venu lui parler alors qu’il découpait du poisson. C’était un peu étrange mais j’ai dû lui dire quelque chose comme « si jamais tu as besoin de quelqu’un pour t’aider quand tu vas pêcher, pour laver le bateau ou peu importe ce dont tu as besoin, je serai très heureux de partager un moment avec toi ! ». Après un court instant, il m’a répondu « ok, choisi ton jour mais sauf le dimanche car c’est le jour du seigneur. Viens me voir la veille quand tu veux y aller ». J’étais super content de sa réponse et je me suis dit que dès que ma formation de plongée sera terminée, j’irai lui demander. J’ai toujours aimé pêché depuis tout petit mais les occasions sont rares !

Le jour-J – Les préparatifs

J’ai pu terminer ma formation PADI Open Water dans les temps et une fois revenu au camping Rangiroa Plage, je suis passé voir Pakara pour lui demander si demain matin c’était possible. Il m’a répondu qu’il n’y a aucun problème et que je pouvais venir à 4 heures du matin. J’étais tout excité d’y aller comme un enfant !

Le lendemain matin, je suis arrivé vers 3h45 chez lui et il m’a offert un bon café. Son bateau était comme d’habitude sur la remorque en face de sa maison. Sa femme s’est levée un peu plus tard et il m’a dit qu’il fallait qu’on se prépare. Je le suis et nous allons dans une pièce de la maison où se trouve de gros frigos. Il sort 3 ou 4 sacs blanc, les mêmes que j’utilise quand je fais des travaux dans un appartement pour mettre les gravats. Ces sacs étaient en fait remplis de glace. Il fallait les mettre dans le bateau. J’en soulève un et je réalise qu’ils sont vraiment lourds. Pakara monte sur son bateau via un petit escalier en bois de quelques marches pour réceptionner les sacs de glace. Une fois les sacs montés et vidés dans le bac central du bateau, je réalise que Pakara fait ce travail chaque jour tout seul via son escalier alors que physiquement, il n’a pas le gabarit du Tahitien super costaud.

L’adorable famille de Pakara, Gwenn et moi. Pour vous donner une idée de la hauteur et du bateau !

Nous sommes prêts et il faut sortir le bateau. Sa femme monte dans le 4×4 et c’est elle toute seule qui manipule la voiture pour se positionner parfaitement derrière la remarque. J’étais sur l’instant surpris de sa dextérité. Pakara m’explique qu’en Polynésie, c’est très régulièrement les femmes qui déposent leur mari au port. Nous montons dans le 4×4, il fait très noir et nous roulons tout doucement vers un endroit du village où se situe une descente pour mettre les bateaux à l’eau. La femme de Pakara s’occupe quasi de tout ! Nous rencontrons un autre pêcheur, certainement un ami de Pakara, lui aussi accompagné par sa femme. Ils ont échangé quelques mots en tahitien, que je ne comprenais pas bien évidemment mais ça me faisait plaisir de voir ces deux hommes rigoler et de très bonne humeur. Une fois le bateau mis à l’eau, je donne un coup de main pour remettre la remorque sur la boule du 4×4 (qu’est-ce qu’elle est lourde cette remarque !). Je monte ensuite sur le bateau et nous sommes partis vers le large !

Ces quelques heures de pêche inoubliables

Il devait être 4h40 quand nous sommes partis, il faisait toujours nuit. Pakara est assis tout à l’avant de son bateau, à la place du capitaine. Je suis juste derrière lui car c’est le meilleur endroit pour s’accrocher et être en sécurité. Mais il fallait que je m’accroche sérieusement. Le bateau est léger et le moteur est puissant, ça secoue beaucoup !

Avant de rentrer sur l’océan, Pakara arrête le moteur et me dit qu’il doit prier. J’observe tranquillement alors que je vois le levée du soleil au loin. Quelques secondes après nous sommes repartis et je comprends que contrairement à d’autres pêches, Pakara n’a qu’une seule canne à pêche qui est positionné à sa gauche. Il peut donc conduire et pêcher en même temps. Bref, c’était le levée du soleil et c’était juste magnifique.

Je lui disais qu’il était très chanceux d’avoir ce cadre de travail. Et il me répond quelque chose comme « oui, je sais bien, nous sommes bénis par Dieu. J’ai beaucoup de chances d’être là et de pouvoir pêcher et nourrir ma famille ». Et c’est précisément à ce moment-là qu’un poisson a mordu à l’hameçon, il était 5:00 du matin tout rond ! Je vois la canne se plier et Pakara qui devient sérieux. Il me dit que c’est sûrement un « Mahï » (ça signifie un thon Tahitien, j’ai oublié !!! Et ça s’écrit ’ā’ahi). Je le vois manipuler son bateau en fonction des mouvements du poisson avec un doigt toujours positionné sur la ligne, comme s’il pouvait ressentir les prochaines actions de ce dernier. Il faut certainement des années d’expérience pour arriver à faire cela.

Après juste une dizaine de minutes, je vois un énorme poisson plus bas dans l’eau. Pakara me confirme que c’est bien un thon rouge. Il me donne même une estimation de son poids alors qu’il me parait juste impossible d’imaginer sa taille. Quelques minutes encore, et je vois l’énorme thon à 1 mètre du bateau. C’est à ce moment précis que le thon passe en dessous du bateau et la canne casse en son bas. La tragédie !!! Heureusement, la canne était attachée au bateau.

Ce n’est que quelques minutes plus tard que j’ai compris que je devais être le fautif dans cette histoire. Pakara est habitué à pêcher seul et j’étais en train de lui parler. J’ai dû le déconcentrer car il m’a dit qu’il aurait dû déplacer son bateau à cette seconde précise où le thon a changé de cap. Bref, Pakara me rassure et m’explique qu’il n’y pas de problème. Je le vois prendre la ligne à la main pour ramener le thon qui devait être très fatigué. En effet, après quelques minutes, le thon était à côté du bateau. Je vois Pakara prendre une massue pour assommer/tuer le poisson. 2 bons coups lui ont suffi. J’aide Pakara à remonter l’énorme thon sur le bateau et ce n’est pas facile !

Imaginez une seule seconde toutes les fois où Pakara doit le faire tout seul !?

Le retour chez Pakara

La canne à pêche étant cassée, nous repartons vers la maison de Pakara. J’ai le sentiment qu’il s’en veut d’avoir cassé sa canne à pêche et je suis sûr que ça doit couter très cher à remplacer. Je me sens un peu responsable … Le soleil est maintenant là, la vue, les paysages … Tout est magnifique. Nous arrivons en bateau devant chez lui. Nous sortons le thon et on le ramène jusqu’à la maison. Nous l’accrochons à une balance pour vérifier son poids et il fait 65KG.

Comment j’étais fier ! 😉

Une fois redescendu, je reste à côté de Pakara qui commence à découper le poisson par morceaux de 1 KG. Plusieurs types de couteau sont utilisés en fonction de ce qu’il doit découper. La femme de Pakara les emballe délicatement et les mets dans un frigo.

Je pose un tas de questions à Pakara et j’apprends qu’il donne chaque jour des morceaux de poisson aux personnes nécessiteuses pour reprendre ses mots. Il m’explique qu’il n’est rien et que c’est grâce au seigneur qu’il est là et qu’il a du poisson, et que c’est normal de redonner aux autres. N’étant pas croyant du tout, c’était sûrement la première fois de ma vie que je ressentais autant de compassion de la part d’une personne croyante vers les autres. Je ne suis pas sûr d’utiliser les bons mots pour vous partager ce moment mais j’avais beaucoup de respect pour cet homme.

Il était vers les 7h30 et me connaissant, j’aurai pu être déçu que cette journée de pêche se termine aussi vite. C’était tout le contraire, j’étais super content ! Pakara m’a même donné 1KG du Thon que Gwenn nous a préparé plus tard. Je savais que Pakara allait essayer de se faire prêter une autre canne pour retourner pêcher dans la journée mais j’ai manqué cette opportunité d’y retourner ! Il était déjà parti quand je suis revenu. Ce n’est qu’en fin d’après-midi que je vois Pakara chez lui. Sa femme est venue le chercher pour récupérer le bateau. Et devinez ce qu’il a pêché ? Un énorme espadon (ha’urā en tahitien) ! Il est resté toute l’après-midi sans rien prendre et ce n’est qu’à son retour, avant de rentrer dans le lagon, qu’un énorme espadon a mordu. Nous l’avons aidé avec Gwenn (le breton) à le descendre du bateau. Il nous a fallu plusieurs minutes … Imaginez un instant Pakara le remonter seul sur le bateau …

Nous avons tenté de le peser, comme pour le thon mais il était bien trop grand. Pakara a dû lui découper son « nez ». Nous y sommes finalement arrivés : la balance a affiché 170KG. C’est sûrement le plus gros poisson que j’ai vu. Pakara a commencé à le découper, même rituel. Sa femme m’a ensuite montré qu’ils faisaient sécher ce « nez » environ pendant 2 ans pour ensuite le sculpter. Ils les vendent pas mais les offrent à leurs amis. Très jolie, non ?

Le jour où nous nous sommes dit au revoir

Tout le monde l’appelle Pakara mais j’ai appris que ce n’était pas son vrai prénom le jour où je lui ai dit au revoir. Pakara signifie « mettre des claques » en Tahitien. Avec tout ce que j’ai appris de cette personne, j’ai trouvé ça très drôle comme prénom car une personne si humble alors que c’est un dieu de la pêche, si gentille et qui donne tellement aux autres, c’est un paradoxe intéressant. C’est sûr qu’à force de ramener du gros poissons chaque jour alors que ce n’est pas le cas tous les jours pour tous les autres pêches, ça doit commencer à énerver 😉

La dernière fois où j’ai vu Pakara, il découpait encore du poisson. Je lui ai demandé comment il faisait pour vendre son poisson. Il m’a expliqué que beaucoup de personnes de l’île vienne lui en acheter directement chez lui. De mémoire, il vend le Kg à 1200 XPF (environ 10€). Il m’expliquait que plus on s’éloigne de Polynésie Française, plus le prix du Kg est cher. Il me parlait des Japonais qui étaient prêt à payer plusieurs centaines d’Euros le Kg. C’est à ce moment que j’ai appris que la bonté de Pakara ne s’arrêtait pas aux dons quotidiens de poisson mais que 10% de ce qu’il gagne était donné à l’église chaque semaine ou chaque mois (j’ai oublié !). Vous vous imaginez donner 10% de ce que vous gagnez ?

Je me souviendrais de cet homme très longtemps et j’espère le revoir un jour ! 😉

Tags : HabitantsPêcheRangiroa
William

The author William

Enthusiastic and adventurer, William just got his 32 years. Born in France (close to Paris), he started to travel 15 years ago and used to spend at least 1 week per year alone without friends in the mountains. This is how he met Augustina in Madeira Islands (Portugal). A lot of changes happened the last years and lot of projects achieved! Life is going fast but William never forgot his childhood dream to travel the world 😉

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